EN MANQUE D’OXYGÈNE
Année de réalisation : 2022 – 2026
Depuis 3 ans, je réalise des immersions auprès des équipes de soin impliquées dans l’hospitalisation à domicile.
Cette série photographique rapproche de ces reportages sociaux des vues de montagnes et confronte ainsi deux temporalités aux extrêmes ; la fragilité organique humaine à la durabilité minérale. Contraste entre immensité et zone étriquée, la montagne rappelle aussi l’impuissance des malades et la nécessité pour les soignants de s’évader.
Ce projet a pour point de départ une épreuve personnelle. C’est en étant confronté à la perte d’autonomie d’une proche et à sa prise en charge palliative dans notre domicile que la montagne est devenue un lieu d’évasion. Il s’inscrit plus globalement dans le contexte de la proposition de loi visant à instaurer un droit à l’aide à mourir et à l’heure où le cadre d’accompagnement de ces derniers instants se dessine en France.
Quatre immersions s’entremêlent ici
- Au Pré-Saint-Gervais, le 4 octobre 2022, Mathilde âgée de 30 ans et atteinte d’un cancer en phase terminale reçoit ses soins palliatifs à domicile par la fondation Santé-Service. L’expérience dure 3 semaines et se traduit par un défilé frénétique, de médecins, infirmières, aides-soignantes, de jour comme de nuit. Une ambivalence criante entre la froideur du matériel médical aseptisé mélangée aux objets chaleureux d’une vie familiale se révèle. Les soignants doivent faire preuve d’une grande capacité d’adaptation pour mener correctement leurs actes de soin dans des espaces confinés et intimes.
- À Bobigny, le 7 octobre 2025, je retrouve le Dr Georges Czapiuk et son interne de l’équipe de la HAD de l’AP-HP. Le binôme ausculte cet homme de 92 ans en fin de vie hospitalisé au domicile de sa fille suite à un AVC. L’appartement est petit et trois générations se faufilent dans le couloir pour veiller à l’hygiène du malade. Le médecin use de pédagogie pour expliquer aux proches les raisons des douleurs du patient. Dans les escaliers, le Dr Czapiuk précise que « certains ont la chance d’avoir un appartement de 400m2 mais ne sont pas toujours aussi bien entourés par leurs proches. Ce patient est rayonnant malgré ses douleurs alors qu’à l’hôpital les soignants devaient l’attacher sur son lit. Le retour à domicile lui a sauvé la vie »
- À Clamart, le 8 janvier 2026, le Dr Laura Piquion et l’infirmière Assami Hagino se rendent chez Jacqueline, quasi centenaire, atteinte d’un cancer multimétastatique pour sa ponction d’ascite. La précarité dans laquelle évolue ce couple se dessine aux quatre coins de l’appartement. Le fil d’oxygène parcourt les pièces et débouche sur une chambre aux murs vétustes. Le binôme de soignantes doit user d’ingéniosité et de diplomatie pour évoluer dans ce contexte, sous l’œil inquiet du conjoint réfugié dans son fauteuil.
- À Meudon, le 7 avril 2026, je retrouve, le Dr Laura Piquion et l’infirmière Assami Hagino interviennant dans un EHPAD à Meudon, auprès de « Tonio », un homme de 92 ans, atteint d’insuffisance cardiaque et rénale. Une semaine plus tôt, le patient exprimait son souhait de rentrer chez lui pour ses derniers jours malgré sa perte d’autonomie. Face à cette demande, l’EPHAD sollicite l’équipe du DAC afin d’envisager les conditions d’un possible retour à domicile et de la continuité des soins. Après un échange sur l’état de santé du patient avec la médecin de la résidence, le Dr Piquion et l’infirmière A. Hagino entrent dans la chambre de Tonio. L’auscultation commence. Les gestes sont orientés vers un objectif principal : soulager. Le Dr Piquion examine son patient, réévalue les traitements et se construit un avis sur un possible retour à la maison. Sous les mains de l’infirmière, la douleur semble un instant se suspendre. Les soins terminés, la parole entre tous reprend sa place. Tonio évoque son histoire, son départ d’Espagne et son arrivée en France. Les murs de la chambre racontent une partie de sa vie passée.
À travers cette série, je porte un regard sur la réduction progressive de nos espaces de vie engendrée par le vieillissement et la maladie et interroge notre capacité collective à accompagner la fin de vie.
















